Laura Verquere, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, analyse comment les inégalités entre femmes et hommes se sont installées dans la recherche, et les leviers susceptibles de les réduire.
Comment les rapports de genre traversent-ils aujourd’hui les institutions académiques et scientifiques ?
Laura Verquere : On peut d’abord les observer du point de vue de la représentativité. Même dans des disciplines très féminisées, comme la littérature ou les sciences de l’information et de la communication, la répartition se modifie dès que l’on regarde les postes à responsabilité. Plus on monte dans la hiérarchie, plus la présence masculine s’accentue : directions de laboratoires, d’écoles doctorales, fonctions de gouvernance.
Cette configuration a des effets sur la production des savoirs. Elle influence la sélection de ce qui est jugé digne d’attention ou non, important ou marginal. Elle pèse sur les questions posées et sur ce que l’institution scientifique reconnaît comme légitime. Et cela ne concerne pas seulement les thèmes ; cela touche aussi la manière de les étudier. Les choix méthodologiques ne sont pas neutres. Prenons l’exemple de l’histoire des paternités, sur laquelle j’ai travaillé. Pendant longtemps, elle s’est centrée sur le père comme figure de pouvoir, garant de l’ordre social, en s’appuyant sur des matériaux institutionnels et juridiques valorisés, et en délaissant des sources plus ordinaires, comme les correspondances privées, les écrits du quotidien, montrant des pères impliqués dans l’espace domestique.
À quel moment la science moderne s’est-elle structurée comme un espace majoritairement masculin ?
L. V. : À la Renaissance, la modernité s’est constituée autour de la notion de rationalité. Mais la conception de la rationalité n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans une manière d’organiser le monde de façon binaire avec des oppositions du type : femme/homme, raison/émotion, nature/culture, actif/passif. Ces binarités sont hiérarchisées : la raison est valorisée sur l’émotion, la culture sur la nature, le masculin sur le féminin.
Même si elle n’était pas explicitement masculine, la rationalité scientifique s’est développée dans cet univers de valeurs qui associait la raison au masculin et reléguait le féminin du côté de l’émotion ou de la nature. Cela a profondément influencé notre conception scientifique du monde, non seulement dans ses objets, mais dans la manière même d’organiser le réel.
D’où viennent, selon vous, les mécanismes d’exclusion dans l’accès au savoir ?
L. V. : Ces mécanismes d’exclusion s’enracinent dans une histoire où la légitimité scientifique est liée à la légitimité politique et sociale, les femmes ayant longtemps été tenues à l’écart à la fois de la citoyenneté et du champ académique. Mais cette exclusion ne s’est pas seulement jouée dans l’accès formel aux institutions. Le discours scientifique s’énonce souvent à travers des formulations impersonnelles, donnant l’impression d’un point de vue universel et neutre. Or tout savoir est produit depuis une position située : nous sommes inscrits dans des institutions, des disciplines, des corps, des expériences, avec des intérêts et des sensibilités différenciés.
À la fin du XXe siècle, les épistémologies féministes ont précisément mis en lumière cette dimension située du savoir. Elles ont permis de dénaturaliser l’idée d’un sujet neutre et universel et de montrer que le « on » scientifique masquait en réalité un point de vue historiquement majoritaire, souvent masculin.
Cette réflexion rejoint les travaux sur l’agnotologie, qui étudient les différents modes de production de l’ignorance. En occultant la dimension située des savoirs, on invisibilise certains phénomènes. L’exemple de l’endométriose est révélateur : sa reconnaissance tardive tient en partie à des stéréotypes sur le corps des femmes et au fait que les savoirs médicaux ont longtemps été élaborés par des hommes.
En quoi les sciences humaines permettent-elles de déconstruire l’idée d’une science totalement neutre et universelle ?
L. V. : Les sciences humaines et sociales ont précisément pour vocation de questionner les normes, de les dénaturaliser, de les historiciser. Elles interrogent la manière dont les institutions fonctionnent, les rapports de pouvoir qui les traversent et la vision du monde qu’elles projettent. Cette posture critique peut d’ailleurs expliquer en partie leur subalternisation par rapport aux sciences dites « dures » : interroger le système, questionner les logiques de performance ou de surproduction, n’est pas, à proprement dit, une activité productive du point de vue économique.
Elles apportent aussi une dimension essentielle : la réflexivité. Elles obligent à expliciter les choix méthodologiques, les positions depuis lesquelles on parle. Cette réflexivité permet de reconnaître que tout savoir est situé et qu’aucune discipline ne peut prétendre saisir seule la totalité du réel.
En ce sens, les sciences humaines contribuent à déconstruire l’idée d’une science purement neutre et universelle. Elles montrent que les critères d’objectivité, les hiérarchies disciplinaires et les définitions mêmes de la réussite scientifique sont historiquement et socialement situés et donc susceptibles d’être discutés et transformés.
Aujourd’hui, alors que les femmes sont davantage présentes dans l’enseignement supérieur, quelles inégalités persistent ?
L. V. : Même si la recherche a parfois tendance à se penser comme un espace à part, moins soumis aux logiques classiques du travail salarié, on retrouve dans le monde académique des logiques d’inégalités assez proches de celles observées dans d’autres univers professionnels.
La sphère professionnelle est étroitement liée à la sphère domestique. Lorsqu’on est davantage mobilisé dans l’espace domestique, on se retire partiellement de l’espace professionnel, et inversement. La maternité, en particulier, demeure un frein majeur dans les carrières académiques. C’est l’un des facteurs d’inégalités les plus importants entre femmes et hommes. Concrètement, un congé maternité correspond à un temps de retrait où l’on publie moins, on est moins visible dans les réseaux scientifiques, on participe moins aux projets collectifs. À cela s’ajoute la charge domestique et parentale, qui pèse encore majoritairement sur les femmes, d’autant plus qu’elle s’inscrit dans un modèle professionnel où les frontières entre vie privée et vie académique sont particulièrement poreuses.
Il y a aussi un effet historique : les hommes ont longtemps occupé la majorité des postes à responsabilité dans les institutions académiques. Le temps joue donc un rôle dans le rééquilibrage. Et la présence accrue de femmes ne signifie pas nécessairement un changement des règles du jeu. Certaines y accèdent en adoptant les normes existantes, souvent pensées dans un cadre masculin, parfois au prix d’un surinvestissement et d’un épuisement.
Un autre facteur tient aux logiques de financement. Les sujets liés au genre et au care auxquels s’intéressent davantage de femmes, sont parfois moins soutenus financièrement, ou le sont de manière ponctuelle, Si on considère ces problèmes structurels comme des « effets de mode ». Cela oriente les carrières et les possibilités de recherche.
Enfin, il existe des mécanismes plus subjectifs : les phénomènes d’auto-censure. Les stéréotypes de genre sont intériorisés et influencent le sentiment de légitimité. Cela peut jouer dans le choix des disciplines, mais aussi dans la capacité à demander des financements, à candidater à des postes, à se projeter dans des fonctions de direction.
Quels leviers permettraient d’atténuer ces effets ?
L. V. : Un premier levier consiste à dénaturaliser très tôt les stéréotypes de genre, présents dès la maternelle : la manière dont les enfants occupent l’espace, les jeux auxquels ils se livrent, les rôles qu’ils s’attribuent sont déjà fortement marqués. Ils s’atténuent un temps, puis réapparaissent plus fortement à l’adolescence. Mais la socialisation ne se joue pas uniquement à l’école. Elle se joue aussi en famille, dans les cercles amicaux, dans les médias. On peut travailler à déconstruire les stéréotypes dans un espace, tandis qu’ils sont reconduits ailleurs. L’éducation et la sensibilisation sont donc nécessaires, mais elles ne suffisent pas.
Il faut donc travailler, en parallèle, sur les enjeux structurels en repensant notamment les critères de valorisation et de progression de carrière. Quels parcours sont implicitement considérés comme exemplaires ? La mobilité internationale, la flexibilité horaire ou la prise de responsabilités, par exemple, sont souvent valorisées, et leurs effets différenciés sont évidents dans une société où les responsabilités domestiques restent inégalement réparties. Interroger ces critères, c’est reconnaître qu’ils ne sont pas neutres et qu’ils participent à la reproduction des inégalités.
À l’université, on regarde, aujourd’hui, la capacité à publier, à obtenir des financements, à assumer des responsabilités administratives ou pédagogiques, à développer des projets. Mais on pourrait aussi valoriser d’autres dimensions : la capacité à faire vivre un collectif, à soutenir des dynamiques internes, à porter des initiatives pédagogiques au quotidien. Ces tâches existent, mais elles restent souvent moins décisives dans les progressions de carrière.
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