Soutenir l’innovation issue des laboratoires ne se limite pas à financer des projets. C’est aussi créer les conditions de rencontres inédites, favoriser des approches complémentaires et encourager des collaborations parfois inattendues.
La pré maturation : faire grandir les idées à fort potentiel
Dans le cadre du financement du Pôle universitaire de l’innovation, un programme de pré maturation est proposé chaque année à l’ensemble des partenaires de l’Alliance Sorbonne Université. Son objectif est clair : accompagner des projets de recherche encore à un stade de maturité précoce, mais présentant un fort potentiel applicatif, afin de les aider à franchir une étape décisive vers l’innovation.
Une collaboration originale avec l’école nationale supérieure de création industrielle (ENSCI)
Ce dispositif favorise des collaborations transdisciplinaires au sein de l’Alliance, notamment avec l’ENSCI (https://www.ensci.com). Depuis 2013, la SATT Lutech, dont l’ENSCI est actionnaire, accompagne les projets d’élèves et de jeunes diplômés dans leur protection, le prototypage et la recherche de partenaires industriels.
Si les univers de la recherche biomédicale et du design industriel peuvent sembler éloignés, leur rencontre s’est révélée particulièrement féconde. L’approche du design, à la fois concrète, sensible et centrée sur l’usage, est venue enrichir la réflexion scientifique et ouvrir de nouvelles perspectives pour les chercheurs.
Repenser les masques de ventilation : du besoin clinique à l’innovation d’usage
Cette collaboration a pris forme autour d’un projet porté par le professeur Thomas Similowski, directeur de l’UMRS 1158 Sorbonne Université – INSERM visant à repenser les masques de ventilation (et plus spécifiquement leurs harnais) utilisés aussi bien à l’hôpital qu’à domicile. Malgré leur rôle essentiel, ces dispositifs restent souvent complexes à mettre en place, inconfortables et peu adaptés à certaines situations cliniques, notamment pour les patients fragiles ou les enfants.
L’idée initiale était à la fois simple et ambitieuse : imaginer un masque qui puisse se mettre en place rapidement, facilement, d’une seule main, à l’image des masques utilisés par les pilotes de ligne en cas de décompression brutale à haute altitude. Un besoin clinique concret, identifié sur le terrain, mais qui nécessitait un regard nouveau pour être pleinement exploré.
L’atelier projet : quand les étudiants s’emparent du sujet
Grâce au financement de la pré maturation et à l’accompagnement de la direction de la recherche et de la valorisation, un atelier projet a été monté avec l’ENSCI. Une dizaine d’étudiants en fin de cursus ont travaillé d’octobre à janvier, à partir d’un cahier des charges exigeant.
Loin d’une simple commande, le projet est devenu un véritable terrain d’expérimentation partagé. Les étudiants se sont rendus à l’hôpital, ont échangé avec les équipes soignantes du département R3S de la Pitié-Salpêtrière, observé les usages réels des dispositifs et testé eux-mêmes les masques existants. Ils se sont pleinement approprié la problématique, proposant des pistes parfois éloignées du cadre initial, mais toujours pertinentes du point de vue de l’expérience patient.
« Le design n’est qu’un pétale d’un produit industriel » : le regard de l’ENSCI sur une collaboration hors normes
Pour Elena Tosi Brandi, enseignante à l’ENSCI, cette collaboration avec la Faculté de santé constitue une étape marquante. « À ma connaissance, c’est la première fois que notre école collabore avec la faculté de santé sur un projet de cette ampleur », souligne-t-elle.
Habituée à travailler avec des partenaires extérieurs – industriels, institutions culturelles ou acteurs de la recherche – l’ENSCI inscrit naturellement ses projets dans des problématiques concrètes, ancrées dans le réel. « Le design intervient ici comme un outil de recherche à part entière, capable de matérialiser des hypothèses sous forme de produits, de systèmes ou de services », explique-t-elle.
Le projet est né d’un constat partagé : malgré la diversité des modèles existants, les innovations en matière de masques respiratoires restent limitées depuis plusieurs décennies. « Ces dispositifs remplissent leur fonction première – sauver des vies – mais ils posent de nombreux problèmes d’acceptation, de confort, de gestuelle, et même d’impact environnemental », rappelle-t-elle.
Observer, comprendre, puis concevoir autrement
Encadrés par Elena Tosi Brand et son collègue Patrick Glog de Besses, les étudiants ont mené un travail de terrain approfondi. Immersions à l’hôpital, échanges avec les équipes médicales, essais des dispositifs existants : « L’observation est une étape fondamentale dans tout projet de design de recherche », insiste l’enseignante.
De cette phase d’exploration ont émergé des thématiques fortes, avant tout humaines : l’acceptation du dispositif par le patient, la simplicité du geste, le rapport au corps, mais aussi les contraintes économiques et environnementales. Les étudiants se sont ensuite positionnés sur ces axes pour développer leurs propres intentions de projet.
Des prototypes surprenants et prometteurs
À l’issue du projet, huit prototypes ont été présentés, tous différents, traduisant la richesse des approches possibles. Certains ont imaginé un « masque-pyjama », pensé comme un objet rassurant pour la nuit. D’autres ont travaillé sur la lisibilité et la simplicité d’utilisation, en concevant des systèmes inspirés de puzzles ou de jeux éducatifs. Plusieurs étudiants se sont intéressés à la pédiatrie, développant des univers narratifs et ludiques pour faciliter l’acceptation du masque par les enfants.
Au-delà des objets eux-mêmes, c’est la qualité de la démarche, le niveau de maturité des prototypes et l’implication des étudiants qui ont marqué les participants. En quelques mois, des idées ont pris forme, matérialisées par des objets fonctionnels, documentés et pensés comme de véritables produits.
Dans ce sens, le design agit comme un déclencheur, un révélateur de possibles, capable d’ouvrir le champ des solutions et de nourrir le dialogue entre disciplines. Une approche qui fait pleinement écho à la philosophie de la direction de la recherche et de la valorisation : favoriser les croisements, accompagner les enseignants-chercheurs au-delà des cadres habituels et faire émerger des innovations à fort impact pour la recherche et la santé.
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Texte et crédit Photos : Sorbonne Université