Faire de la science autrement
Interview de Laure Turcati, ingénieure de recherche à la faculté des Sciences et Ingénierie de Sorbonne Université, responsable de la cellule Sciences et Recherches Participatives de Sorbonne Université et co-coordinatrice du réseau Science Ensemble.
Les sciences et recherches participatives reposent sur une idée simple : produire des connaissances scientifiques en s’associant à des personnes dont ce n’est pas le métier.
Ces démarches rompent avec une vision descendante de la science. « Souvent, on voit cette relation comme le monde académique qui sait et qui va apporter la connaissance à la société. Là, l’idée, c’est de mélanger les savoirs », explique Laure Turcati. Aux savoirs scientifiques s’ajoutent alors des savoirs d’expérience, portés par des habitants, des patients, des amateurs éclairés ou des professionnels de terrain.
Cette implication transforme aussi le rapport à la science. « Les personnes participent réellement au processus de construction des connaissances. Elles apprennent sur le sujet, mais aussi sur la méthode scientifique. »
Des projets très divers
Si les sciences participatives sont souvent associées aux sciences de la nature, leur champ est en réalité beaucoup plus étendu. Au sein de l’Alliance Sorbonne Université, les projets couvrent un large spectre disciplinaire et des formes de participation très variées. Certains reposent sur l’observation et la validation collective de données, par exemple à partir de photographies partagées par les participants. D’autres vont plus loin, jusqu’à la co-construction même des questions de recherche, lorsque celles-ci émergent des préoccupations des personnes impliquées. « Dans certains cas, ce sont ainsi les personnes directement concernées qui apportent une expertise irremplaçable, notamment des patients, dont l’expérience vécue permet de faire émerger d’autres priorités et d’autres manières de poser les problèmes scientifiques », souligne Laure Turcati.
Les sciences humaines et sociales occupent également une place importante, avec des programmes en musicologie, comme Bibliojazz, qui s’adressait aux amateurs de jazz pour collecter et annoter des archives, ou encore des projets en linguistique autour de l’alsacien ou du français de nos régions.
Accéder à des données inédites
L’un des apports majeurs des sciences participatives est l’accès à des données que la recherche académique ne pourrait pas collecter seule. « Certaines données sont inaccessibles autrement. La biodiversité des jardins privés, par exemple, échappe aux chercheuses et chercheurs sans la participation des habitants », précise l’ingénieure de recherche.
Mais la valeur de ces démarches ne tient pas seulement au volume de données : « Parfois, ce n’est pas la quantité qui compte, mais la nature même des données. Dans le cas de l’alsacien, ce sont les locutrices et locuteurs eux-mêmes qui permettent de documenter la langue, dans toute sa diversité. »
Dans certains projets, la motivation première n’est pas la donnée elle-même, mais la réponse à une problématique sociale ou environnementale. À travers l’observatoire participatif PartiCitaE, Laure Turcati travaille avec la mairie d’Ivry-sur-Seine sur des problématiques de pollutions actuelles et héritées du passé industriel. « L’idée, c’est d’apporter des méthodes, de redéfinir les questions avec les habitantes et les habitants, et d’aller au-delà de la simple cartographie, jusqu’à réfléchir à comment moins s’exposer aux polluants », ajoute la coordinatrice de l’observatoire participatif.
Pour permettre cette participation et rendre ces démarches possibles à grande échelle, le recours au numérique s’est progressivement imposé.
Numérique et IA : des leviers, pas des substituts
« Le numérique, c’est clairement ce qui a permis l’essor des sciences participatives, notamment depuis le milieu des années 2000, avec l’arrivée d’Internet dans les foyers », affirme Laure Turcati. Dans l’Alliance Sorbonne Université, des plateformes dédiées, comme celles développées par l’unité de service Mosaic, accompagnent les projets orientés données.
L’intelligence artificielle, quant à elle, est avant tout envisagée comme une aide à la participation. « On observe beaucoup d’auto-censure chez les volontaires, par peur de se tromper. Avec une petite aide de l’IA, ça les rassure et ils se sentent plus à l’aise pour participer », précise Laure Turcati. Dans certains programmes, notamment autour des chauves-souris, l’IA permet aussi de traiter des volumes de données auparavant impossibles à analyser, tout en restant corrigées et validées par les volontaires.
Les effets de la participation
Pourquoi participer ? Les motivations sont multiples, mais une revient souvent : le désir de contribuer. « Il y a cette volonté d’aider, de participer à quelque chose de plus grand », soutient Laure Turcati.
Les effets se mesurent aussi dans le temps. « Plus les gens participent, plus ils deviennent experts du sujet, mais aussi de la méthode scientifique. Ils sont davantage capables de formuler leurs propres questions. » Les recherches en sciences humaines et sociales parlent d’encapacitation : acquérir des outils pour mieux comprendre le monde, et parfois mieux faire face aux injustices environnementales ou sociales.
Reconnaître et restituer
Pour Laure Turcati, la reconnaissance des contributions est indissociable de l’éthique des sciences participatives : « Le minimum, c’est de remercier les volontaires, mais aussi de leur faire des retours sur ce que le projet a produit scientifiquement. »
Les formes de restitution sont variées : visualisations de données, interfaces co-construites, échanges réguliers. « Par exemple, sur un programme autour des lichens, nous avons construit l’interface de visualisation des données avec les volontaires, en fonction de ce qu’ils voulaient voir », détaille-t-elle. La co-signature de publications scientifiques existe parfois, mais elle n’est pas toujours pertinente. « Être co-auteur d’un article, c’est important pour les chercheurs, mais ce n’est pas forcément ce qui intéresse les volontaires », nuance la coordinatrice.
Faire Science Ensemble
Ces constats partagés ont conduit à la création du réseau Science Ensemble, destiné à rompre l’isolement des porteuses et porteurs de projets. Aujourd’hui, une soixantaine d’initiatives de sciences et recherches participatives sont portées au sein de l’Alliance Sorbonne Université et recensées sur le portail Science Ensemble.
« On s’est rendu compte que, quelle que soit la discipline, on rencontrait souvent les mêmes problématiques », explique Laure Turcati. Les ateliers du réseau sont devenus des espaces d’apprentissage collectif. « Les collègues qui rejoignent Science Ensemble disent souvent que ces échanges leur font gagner du temps et leur évitent certaines erreurs. »
C’est cette richesse d’expériences qui a donné naissance à l’ouvrage Faire science ensemble. « On n’a pas voulu faire un livre de recettes ou de bonnes pratiques, mais partager nos expériences et nos réflexions, et donner envie d’ouvrir d’autres discussions », conclut la co-coordinatrice de l’ouvrage collectif qui vient de paraître aux Presses de Sorbonne Université en co-édition avec les Éditions scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle.