La journée de rencontres et débats « Science et décision publique : comment peser ? », organisée le 1er juin, à Paris, par l’Alliance Sorbonne Université en partenariat avec Le Monde a offert un espace privilégié pour explorer les défis, partager des retours d’expérience et faire émerger des pistes d’action concrètes afin de mieux articuler production de connaissances et décision publique.
Scientifiques, représentantes et représentants des institutions, élues et élus, journalistes et acteurs et actrices de la société civile ont répondu nombreux à l’invitation, témoignant de l’intérêt croissant suscité par les questions d’expertise scientifique et de son rôle dans l’élaboration des politiques publiques.
« La troisième édition de ces rencontres est consacrée au poids de la science dans la transformation du monde, sur fond de crises climatiques, sanitaires, sociales et politiques. Nous encourageons l’université à assumer son rôle de « soft power », en redéfinissant sa place au sein de la société, entre citoyens et décideurs publics. Il sera question d’en penser les modalités concrètes et les perspectives futures », détaille Pierre-Marie Chauvin, vice-président arts, sciences, culture et société de Sorbonne Université.
Le point de départ est clair : la science n’impose pas une décision, elle éclaire un arbitrage. Or, pour qu’un résultat scientifique « pèse », il doit franchir plusieurs étapes : être fiable, être compris, être jugé pertinent pour l’action, puis être intégré dans un calendrier politique souvent court. C’est précisément dans ce passage du savoir à la décision que se jouent les leviers opérationnels.
Il faut aussi accepter que les décideurs n’attendent pas seulement une vérité scientifique, mais plusieurs niveaux d’aide à la décision. Ils ont besoin de diagnostics, de scénarios, d’alertes, de priorisation et parfois de comparaison entre options. Une recommandation opérationnelle doit donc être formulée en langage d’action : « réduire telle exposition », « cibler tel public », « renforcer tel dispositif », « tester telle mesure à l’échelle locale », plutôt qu’en termes exclusivement disciplinaires. Cette conversion n’appauvrit pas la science ; elle la rend utilisable.
La science pèse sur la décision publique lorsqu’elle accepte de changer de format sans renoncer à sa rigueur. Elle devient alors un instrument de clarification, de priorisation et d’aide à l’arbitrage. Et c’est sans doute là le cœur de la synthèse : pour transformer des résultats complexes en recommandations opérationnelles, il faut moins un grand discours qu’une chaîne de traduction bien construite, du laboratoire jusqu’au terrain.
Des retours d’expérience inspirants
Rémi Quirion, scientifique en chef auprès du gouvernement du Québec, président de l’International Network of Governmental Science Advice (INGSA) et Docteur Honoris Causa de Sorbonne Université, a ensuite partagé son expérience internationale en matière de conseil scientifique aux gouvernements. À travers les exemples du Québec et d’autres pays, il a montré que le rapprochement entre science et décision publique repose avant tout sur une volonté politique affirmée et sur des mécanismes institutionnels pérennes. Son intervention a fait écho à l’un des messages forts de la journée : « le levier majeur pour que la science pèse de façon structurelle sur la décision publique, c’est l’institutionnalisation ».
Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement et présidente de Cap21, et Pierre Ouzoulias, archéologue, historien et sénateur, ont ensuite débattu des tensions entre controverse scientifique, débat public et luttes d’influence. Revenant sur plusieurs exemples emblématiques, de l’amiante aux OGM, en passant par les pesticides ou le changement climatique, Corinne Lepage a montré comment les stratégies de désinformation peuvent retarder la prise en compte des connaissances scientifiques dans la décision publique. Rappelant que « sans information partagée, il n’y a plus de système démocratique. Et sans information correcte, il n’y a pas de décision politique correcte », elle a défendu deux pistes d’action : s’appuyer davantage sur le débat contradictoire et l’expertise judiciaire pour faire prévaloir les faits scientifiques, et encourager la structuration de collectifs d’experts capables de porter une parole scientifique plus audible dans l’espace public.
Perspectives
Rémi Quirion a conclu la journée en soulignant l’importance de poursuivre et de structurer le dialogue entre scientifiques, citoyennes et citoyens et décideurs et décideuses publics en développant notamment des dispositifs d’immersion croisée entre laboratoires de recherche et administrations publiques. De telles initiatives permettraient aux chercheuses et chercheuses de mieux comprendre les contraintes de l’action publique et aux décideurs et décideuses de se familiariser avec les méthodes de production des connaissances scientifiques. Il a également encouragé les chercheuses et chercheurs français à s’investir davantage dans les réseaux internationaux de conseil scientifique afin de renforcer les échanges d’expériences et la coopération entre pays.
Une ambition largement partagée par les participantes et participants, au terme d’une journée riche en échanges et en propositions pour faire de la science un acteur pleinement reconnu de l’action publique.
Un projet soutenu par SOUND
Cet évènement s’inscrit dans le cadre de « SOUND – pour un nouvel engagement », un projet soutenu par l’État via le plan d’investissement France 2030 » et mis en œuvre dans le cadre de l’appel à projets « ExcellencES » – soutien des établissements d’enseignement supérieur et de recherche porteurs d’un projet de transformation ambitieux – piloté par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Il bénéficie du soutien de l’Union européenne #NextGenerationEU.